[Pop x Magasins généraux] Entretien avec William Thomas et Nabil Habassi

Le vendredi 26 janvier 2018 dans Opérations

Abidjan tournage clip avec le groupe Kiff No Beat [2] 

 

Tous les mois, BETC Pop et  Magasins généraux  s’entretiennent avec les talents de demain, entrepreneurs et créatifs.

Aujourd’hui, rencontre avec William Thomas, réalisateur et, Nabil Habassi producteur chez 60’s Filmz.

Hello les gars, et bienvenus aux Magasins Généraux ! Comment vous en avez entendu parler ?

Nabil : Je connaissais l’immeuble à l’époque où il était désaffecté : c’était un spot sur lequel on passait tourner. Ensuite, BETC est arrivé et ça a fait du bruit, ça a parlé aux créatifs de la Seine Saint Denis, notamment via le MediaLab, Wael [Sghaier, chargé de communication du Médialab 93] m’en parlait aussi.

 

Comment vous vous êtes rencontrés tous les deux ?

William : Je m’en souviens très bien, c’était sur un tournage de MHD qui s’est déroulé en 2016, en mai. J’étais vraiment habitué aux clips où je travaillais tout seul, je n’avais pas de connaissance de technicien, mais j’ai eu besoin de m’entourer d’une équipe. Je connaissais quelqu’un qui bossait avec Nabil,qui m’a parlé de luien m’en faisant l’éloge. On s’est rencontrés sur le tournage, et le feeling est passé directement.

De clip en clip, on s’est accrochés et on a commencé à travailler ensemble, et de fil en aiguille on s’est retrouvés cette année à ne faire que des duos. On ne bosse plus l’un sans l’autre. On a des habitudes de travail, on se connaît bien, or c’est plus facile de travailler avec des gens qu’on connaît. Par exemple, il sait ce que j’ai en tête s’il doit me remplacer, et vice-versa.

 

Du coup, vous imaginez les clips ensemble ?

William : Ça dépend, parfois c’est plutôt moi, parfois il me fait part de ses idées.

Nabil : Je dois dire que ce qui m’a le plus surpris chez William, c’est que sa manière de travailler est très logique. Malgré son jeune âge,  il comprend mieux les choses que beaucoup d’expérimentés. Ça a été très facile de travailler avec lui, il sait ce qu’il veut, et il sait lâcher du mou quand ça va être utile. Grâce à ça, je peux endosser la casquette de producteur exécutif pleinement, etle laisser être réalisateur à 100%.

William : On travaille tous les deux, et on a deux ou trois personnes avec qui on bosse très souvent. On aime bien avoir cet esprit d’équipe, les besoins sont plus vite assimilés et c’est plus simple pour nous.

 

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Comment vous en êtes arrivés à la production/réalisation ?

William : Ça remonte à 2013, j’étais passionné de photographie de base, et mon cousin de vidéo, donc on voulait s’acheter un reflex. A Noël 2012, il m’a fait croire qu’on lui en avait offert un, mais il tardait à me le montrer ; j’ai compris après qu’il avait tout filmé à l’iPhone[rires]. Mais ça a été un déclic : 6 mois plus tard, on en a acheté unavec nos économies. J’ai eu un penchant pour la vidéo qui s’est déclenché deux mois plus tard, quand on m’a proposé un clip.

Nabil : Moi, j’étais photographe pendant les vacances, on me réquisitionnait pour les mariages à Tunis [rires]. J’y allais avec mon meilleur ami, tous les soirs on allait shooter, et on prenait le Vespa pour aller faire développer les photos au labo avant de les rapporter au mariage pour les vendre. C’est comme ça que j’ai appris ce qu’était un labo, et la logistique derrière.

Ensuite, j’ai monté 60s Filmz une société de productions né de mon expérience d’autodidacte (qui aujourd’hui fait partie du Medialab93). Ça m’a appris que la prod, c’est tout d’abord maitriser le work flow, toute les etapes d’un projet,savoir gagner mais aussi et surtout retravailler jusqu’à la perfection. Même au montage, on tourne un milliard de choses mais on en retient que très peu. William achète plus de disques durs que de baskets.

William : [Rires] Mais tellement ! J’ai une collection de disque durs à la maison, c’est n’importe quoi…

Nabil : Donc voilà, c’est une société de production que j’ai montée dans ma chambre, et ça restera toujours un truc fait de nos mains, qu’on aime, et ce n’est pas là pour le buzz même si nos réalisateurs sont remarquables.

 

Quels sont les clips les plus mémorables dans ceux que vous avez tournés ? Des tournages qui vous ont marqués ?

 

William : Franchement, pratiquement tous. Il y a de l’humain partout. On a eu des tournages un peu éprouvants, je pense notamment à un de Sadek et Niska à Strasbourg qui était très très mouvementé. On se déplaçait dans plusieurs quartiers ; la particularité de Strasbourg, c’est que les habitants n’ont pas l’habitude de voir des clips de gens connus. Donc on s’est retrouvés avec toute la ville qui nous suivait dans chaque quartier, la police aussi, forcément, avec des gens qui se faisaient arrêter à droite à gauche…  On avait fait une feuille de route assez précise, et évidemment on ne l’a pas du tout respectée.

Nabil : Deux artistes de banlieues parisiennes connus qui viennent à Strasbourg, forcément ça allait faire un truc de ouf parce que c’est une mine de gars qui aiment le hip-hop mais qui n’ont pas forcément où aller. Il y a un vrai public jeunes, c’est une ville intéressante sur l’aspect humain qui mérite beaucoup plus d’exposition.

William : Ha oui, là on l’a vu [rires]. C’était une bonne ambiance, on a bien mangé, bien rigolé… Ils nous ont très bien accueillis. Mais la veille, on avait tourné un autre clip avec Sadek et Ninho, qui s’appelle Madre Mia, on avait terminé à minuit, on s’est quittés à 2h du matin, et à 7h du matin on avait le train à prendre. On n’en pouvait plus.

 

 

William, tu es hyper prolifique, d’où te vient l’inspiration ?

 

William : Ouah, c’est dur comme question…

Nabil : Je pense qu’il a quelque chose de très spécial pour un jeune de 19 ans, c’est qu’il sait ce qu’il veut. Il n’a pas besoin de passer sa vie dans des soirées à parler avec des gens jusqu’à 5h du matin. Sa créativité, elle vient de son sérieux.

William : Je suis beaucoup chez moi, je suis très casanier. Je suis passionné de mangas, de films, de séries… L’inspiration vient de là. Elle vient aussi de ma culture antillaise et anglaise, et de clips américains.

Nabil : Ce qui caractérise William Thomas, ce sont les choix de cadre et de lumière, mais aussi de montage. Il est vraiment copié à outrance, tout le monde vient chercher son étalonnage [correction colorimétrique de l’image, ndlr]. Ceux qui essaient de faire des clips récupèrent ses effets, mais ils ne les adaptent pas à leur propre choix. William a ses trucs, et il les choisit de manière adaptée.

William : En 2016, j’avais un code couleur orangé et bleu, et je l’avais utilisé dans pas mal de clips. Mais arrivé en 2017, il y avait trop de monde qui l’utilisait. Sauf qu’en tant que monteur, c’est difficile de donner ses rushs à quelqu’un d’autre. J’ai vraiment monté tous mes clips sans exception. J’ai mes particularités, par exemple j’aime bien mettre en avant un artiste, un gimmick qu’il fait souvent, une position particulière avec de gros ralentis…

Nabil : J’ai eu du mal à dire à William « écoute, maintenant tu vas aller chez un coloriste », parce que c’est son identité et c’est ce qui l’a fait connaître. Je le saoulais avec mon étalonnage, mais je l’ai pas lâché jusqu’à ce qu’il rencontre un coloriste qui lui plaise.

Est-ce que vous avez des projets autre que du clip en tête ?

N : Oui ! On ne parle pas forcément de sortir du clip, parce que je pense que c’est bien d’avoir cette expérience. L’idée, c’est d’y rester pour faire des choses encore mieux, de faire évoluer nos carrières. William et moi n’avons jamais démarché quelqu’un pour lui dire « est-ce que tu penses que l’on devrait travailler ensemble ?». Mais cette année, après nos succès comme « Réseaux » 200 Millions de vues sur Youtube, ou d’autres, on compte se développer en répondant à des appels d’offres de musique populaire ou de publicité pour la jeunesse urbaine par exemple.

 

W : L’idée serait de regarder vers l’international et de s’ouvrir à d’autres choses. Je suis un passionné de musique, donc forcément tout ce qui touche à la musique ça m’intéresse. Mais je ne parle pas que de clips ; la pub, les courts-métrages centrés sur de la musique… Plein de choses en fait.

 

N :  L’idée de la pub nous intéresse aussi particulièrement parce que c’est un exercice où on peut faire la même chose que dans le clip : un clip sert à sublimer un artiste, c’est finalement assez proche de sublimer un produit. Très souvent quand je regarde mes rushs je me dis : « Là si je mettais pause et si j’incrustais un parfum ça serait parfait ! »

 

Nabil, tu as travaillé sur le documentaire Mon Incroyable 93 de Wael Sghaier. C’est un domaine qui t’intéresse ?

N : Le documentaire est un domaine qui m’a toujours intéressé. Mais il y a une réalité quand on tient une boite de production en totale indépendance, on travaille en flux tendus.

Je ne m’étais donc jamais dit « Tiens, demain je vais produire un doc sur la Seine Saint Denis avec 30 jours de tournage« . Quand Wael m’a parlé de son projet, je n’ai pas compris de suite. Je lui ai dit  » c’est ton œuvre, je veux bien la produire, il faut que tu en sois le réalisateur. Ce qui me botte, c’est de te montrer comment ça fonctionne. »

Mais il en faut bien quelques-uns qui ne coupent pas la tête des créatifs urbains. Waël est fédérateur, il porte bien ce projet au sein de la Seine Saint Denis : il donne des pistes, essaie de faire évoluer beaucoup de gens. C’est quand même extraordinaire d’avoir pensé à partir en voyage en bas de chez soi !

Mon Incroyable 93 arrive très bientôt. Il a intéressé pas mal de monde, notamment des médias, donc c’est super ! Maintenant, il faut qu’on montre autre chose que des documentaires ou des reportages qui donnent une mauvaise image de la banlieue. Allez sur YouTube, tapez « Reportage 93″, vous verrez : il n’y en a pas un de positif, c’est fou.

 

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Tu parlais de créatifs, vous vous considérez d’abord comme des entrepreneurs ou comme des créas ?

N : Je suis dans le processus créatif, mais avant j’étais envahi par l’aspect créa. Maintenant, je fais la part des choses parce que je dois savoir m’effacer, donc je dirais 50/50.J’ai toujours été l’ombre des hommes de l’ombre. Donc je dirais que je suis à la fois un créatif et un entrepreneur, parce que j’ai cette casquette de caution sur beaucoup de choses.

W : Moi je dirais plus 70-30 du côté plus créatif, dans le sens où ça m’est tombé tellement vite dessus que je n’ai pas eu le temps de voir venir le côté entrepreneur.

 

Pour réaliser tous les clips que tu as déjà fait, ça s’est passé comment ? C’était du « hasard » ? 

W : Je dirais du bouche-à-oreille plutôt. Forcément, sur 400 clips, il y en a au moins un ou deux qui ont dû arriver par hasard. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y a deux ans je faisais un clip pratiquement tous les jours. J’avais un groupe de potes avec qui on faisait des sons régulièrement, car j’avais un home studio. Du coup on enregistrait, moi je prenais une caméra et on allait n’importe où : on louait un appartement, avant une soirée on venait on faisait un clip… On trouvait tous les moyens possibles de le faire, donc j’enchaînais énormément de clips, entre 3 et 5 sur ma chaîne YouTube par semaine. Ça c’était il y a deux ans, quand j’avais 16-17 ans. Ça s’est enchainé avec Niska, Gradur…

 

Donc tu es avant tout un artiste ou un créatif ?

W : C’est une très bonne question… Plutôt créatif je dirais.

N : Il a le côté artiste au niveau du visuel je pense : quand on voit du William Thomas, on le reconnaît. Il y a une patte, un truc qui le définit. Mais par humilité il va dire non.

W : Disons qu’il y a un personnage [rires].

N : On ne peut pas demander à William de tout faire, donc de ce fait là ça peut être un artiste. Comme je le disais tout à l’heure, parfois je peux passer 1h30 à lui expliquer quelque chose qu’il ne prendra pas en compte, parce qu’il a son avis arrêté.

W : Disons que j’ai une vision arrêtée, mon petit univers…

 

Quels conseils vous donneriez aux jeunes qui ont envie d’entreprendre comme vous ? Est-ce qu’il y a une recette ? 

W : Il y a Internet maintenant, donc ça peut aller très vite. La magie d’Internet et de Google, c’est vraiment un outil utile, c’est ce qui m’a aidé. Avec YouTube, maintenant les formations c’est plus facile. Tu veux apprendre quelque chose, tu vas sur Internet. Mais il ne faut pas oublier les expériences réelles pour autant.

 

N : Je vais rejoindre ce qu’il dit parce que sinon je me positionne comme un vieux. Moi aussi je regarde tout sur Youtube [rires]. Mais du coup, on écoute moins les gens, on est moins attentif.

 

W: C’est pour ça que je dis qu’il faut aussi rester dans le réel. Chaque expérience est bonne à entendre.

 

N: Il faut aussi tomber plein de fois. Ça c’est un petit conseil que je donne aux plus jeunes : j’ai dû tomber plein de fois, aider plein de fois, écouter les gens plein de fois… J’ai dû apprendre, transmettre, mais surtout ne rien lâcher.

Ne rien lâcher et, pour les plus petits, de se mettre à l’administratif très tôt car tout part de là. C’est à nous de nous former à l’administratif, aux tâches pas évidentes, parce que c’est ce qui nous fait perdre les plus gros succès de notre vie. Moi j’en ai raté quelques uns et c’était parce que j’avais mis trop de cœur, trop d’énergie positive au lieu de mettre un contrat.

Je conseille à ceux qui arrivent de ne pas laisser leurs idées partout. De ne pas compromettre leur talent ou leur travail sous la pression des managers, des maisons de disques, qui viennent chercher des talents urbains mais ne leur laissent pas la chance de se faire un nom. Un gros coup de gueule aussi aux équipes techniques, qui manquent parfois cruellement de jeunes issus des cultures urbaines… Ce sont des murs invisibles qu’il faut briser ; il faut toujours faire en sorte que tout le monde puisse accéder à tout.

 

W : C’est le plus gros conseil en fait celui là, avant internet : ne rien lâcher. Même si c’est éprouvant. Et ne pas se laisser marcher dessus, c’est le principal.

 

N : T’as bien résumé tout ce que j’ai raconté en deux mots [rires].

 

Quelle est votre définition de la pop culture ? Le rap, c’est pop pour vous ?

W : Le rap s’est tellement diversifié qu’aujourd’hui il y a du rap qui est pop. On n’est plus dans les années 90, dans du rap avec une image « street », de jeunes éprouvés on va dire.

Les artistes se diversifient dans leur album, tu pourras trouver un morceau plus orienté rap, un autre plus orienté variété.

N : La pop est par définition une musique populaire, le rap aussi aujourd’hui fait dansé, il n’existe quasiment plus d’album rap individuel, aujourd’hui le rap se transforme aussi petit à petit il s’adoucit comme la pop a adoucie le rock’n’roll autrefois…

 

 

 

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