Entretien avec Sophia Chikirou, directrice de la communication des Insoumis

Le mardi 03 octobre 2017 dans Interview, Lifestyle

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Sophia Chikirou, directrice de la communication pour Jean-Luc Mélenchon lors de sa campagne présidentielle, se lance désormais dans son aventure : Le Média Citoyen.

Bonjour Sophia ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter ? Quels sont les moments-clés de votre parcours ?

A 38 ans, j’ai déjà pas mal vécu… Les évènements qui font qu’aujourd’hui je lance ce média, c’est d’abord évidemment mon voyage aux États-Unis. C’était un pays que je ne connaissais pas avant 2013 : je n’y étais jamais allée et ma culture de militante de gauche me donnait une vision de l’Amérique comme un Empire.

Puis j’y suis allée à quelques reprises entre 2013 et 2017, et j’ai découvert à travers la campagne de Bernie Sanders une autre Amérique, extraordinaire, où l’engagement humaniste et progressiste est en pleine renaissance. Ça a beaucoup marqué ma façon de voir la vie politique française, d’analyser le moment politique : ça a fini de me convaincre que nous étions à l’aune d’une ère révolutionnaire. Beaucoup de pays se soulèvent petit à petit, avec certitude, contre un ordre libéral et inégalitaire établi.

Également, il y a bien évidemment la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, qui a été une campagne exceptionnelle pas seulement d’un point de vue professionnel, mais aussi humain. C’est un moment qui transforme profondément, on repousse ses limites intellectuellement, physiquement, dans l’effort collectif, et on finit par bien se connaître.

Ce sont les deux moments qui font que j’arrive aujourd’hui à me trouver en capacité de créer un nouveau média indépendant, à réunir des dizaines de personnalités d’horizons et de sensibilités politiques différents, et de faire travailler tout ce monde là pour lancer une nouvelle aventure très ambitieuse qui m’est plus propre que celle d’une campagne présidentielle où je suis au service d’un projet.

Toutes ces initiatives lancées sous l’égide de Jean-Luc Mélenchon (l’hologramme, la balade sur la péniche…), ce sont des actions qui auraient pu être menées pour des marques. Votre prisme est-il d’abord politique et social, ou celui d’une communicante ?

Mon métier, c’est la communication politique et sociale, ce qui est pour moi différent de la communication publicitaire ou marketing. Je pense que si demain je me retrouvais à faire de la communication « classique », je ne saurais pas faire, je n’aurais pas les codes… On a déjà essayé de faire appel à des agences pour sortir de nos habitudes et de notre zone de confort pour aller chercher de quoi s’enrichir ; on n’y est pas arrivés parce que la culture politique c’est important, et ça précède la communication.

La culture politique précède la communication.

Les outils et les pratiques sont communes, maintenant dans la façon de le faire… Là, je fais de la communication pour un média et j’applique les règles de la communication politique, et il y a plein de choses qui sont nouvelles : l’achat d’espace publicitaire, le sponsoring… Les règles changent ! C’est comme dans la cuisine : vous pouvez avoir le livre de recettes, vous ne serez pas forcément chef étoilé [rires].

Justement, ce média, il consiste en quoi ?

J’ai eu cette idée en découvrant la chaîne YouTube The Young Turks, un des premiers médias généralistes en ligne au monde. Il est engagé dans les causes sociales et écologiques et c’est devenu un des médias de référence pour les gens de cette sensibilité : ils ont presque 4 millions d’abonnés ! A ce moment-là, je me suis dit que j’adorerais l’apporter en France.

Cette idée s’est confirmée à la fin de la campagne présidentielle, dans les 15 derniers jours, quand j’ai vu quasiment toute la presse se mettre à taper sur Mélenchon. C’est là que je me suis dit qu’on devrait avoir un tel média comme point d’appui pour résister à ces tirs qui venaient de partout. Puis j’ai rencontré les bonnes personnes, évidemment, c’est comme ça qu’on peut monter ce projet. Par exemple, parmi les initiateurs il y a des gens du métier de la production audiovisuelle. On a également un partenaire très important qui apporte les studios et la technique, ce qui est indispensable pour pouvoir démarrer. Le projet permet de répondre à une attente, à l’air du temps : un besoin de valeurs, d’éthique…

Plus concrètement, cela va prendre quelle forme ?

Ça sera un site web qui diffusera à la fois des vidéos et de l’écrit. Il y aura un journal quotidien d’information du lundi au vendredi à 20h qui sera fait par une équipe de journalistes. Le média appartiendra à, on l’espère, des dizaines de milliers d’actionnaires, pour le faire exister et garantir son indépendance.

Avec tous ces actionnaires, comment ça va se passer au niveau de la gouvernance ?

La gestion va être rendue possible grâce aux nouvelles technologies ; il faut être clair et saluer le progrès quand il va dans ce sens-là, qu’il permet davantage de collaboration. On travaille avec des innovateurs dans le domaine des nouvelles technologies, ce qui nous permet de gérer de l’interactivité avec des centaines de milliers de personnes.

Il y a d’abord l’aspect juridique, c’est-à-dire la consultation une fois par an en assemblée générale des sociétaires, ce qu’on pourra faire de manière digitale : la diffuser en ligne, consulter les gens, faire analyser les contributions, etc. On pourra ainsi garantir la participation de tous à la décision finale.

On va peut être prendre 5 euros comme référence, comme le montant de la baisse des APL !

Ensuite, tout au long de l’année, les sociétaires participent à l’élaboration de la grille des programmes : l’idée est de construire la grille avec les sociétaires, qui auront leur mot à dire pour chaque programme. Ca s’appelle du multi-sociétariat : on a des dizaines de milliers de sociétaires qui, en plus d’acheter une part sociale en devenant actionnaire du média, cotisent en échange de services, comme dans le système mutualiste. En face de la cotisation, on offre des services réservés aux sociétaires, comme de l’interactivité avec l’équipe du média.

On limite évidemment le nombre d’actions, ce qui permet un traitement égal de tous les actionnaires et qui le rend accessible même aux petits revenus, donc il faut que la part sociale corresponde à quelque chose qui n’est pas ruineux. On va peut être prendre 5 euros comme référence, comme le montant de la baisse des APL !

Comment allez-vous réussir à avoir une légitimité, avec votre couleur politique très marquée ?

Afficher son identité politique n’est pas un handicap. Je pense au contraire que tous les médias devraient définir, surtout quand ils traitent des questions politiques, d’où ils parlent. On a la chance de démarrer ce média avec le soutien de personnalités politiques qui vont de Philippe Poutou à Arnaud Montebourg, en passant par Jean-Luc Mélenchon.

Les Insoumis représentent la première force politique dans le progressisme, donc on est très contents de les inclure, c’est une part très importante de cet espace. Mais il n’y aura pas qu’eux : les communistes sont représentés par Marie-George Buffet ou Philippe Poutou, l’écologie par Noël Mamère et Eva Joly, la gauche traditionnelle par Arnaud Montebourg et Aurélie Filippetti…

Moi je n’ai pas de difficulté avec ça, on assume d’être un média engagé, d’avoir un parti pris. On assurera cependant le pluralisme dans la construction des programmes et dans la façon dont on traite les autres : il y aura certainement une émission consacrée aux droites, des invitations qui seront lancées à ceux qui sont en opposition à notre ligne éditoriale…

Qu’est-ce qu’il pense de ces initiatives très modernes, Mélenchon ?

Il fait parti des soutiens de ce média, donc ça veut tout dire ! Dans les années 70, il avait aidé au développement des radios libres, c’est quelqu’un qui a toujours eu un intérêt pour le pluralisme d’expression et l’indépendance des médias. Il est très au fait des nouvelles technologies : il a créé son blog politique en 2003 ou 2004, c’était l’un des premiers hommes politiques à le faire, et il l’a développé de façon continue parce qu’il y trouve de l’intérêt et de la liberté.

Pour soutenir la création du média citoyen, rendez-vous sur la pétition.

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