[ITW] Gildas x Astropolis : souvenirs d’un des pères fondateurs

Le mardi 28 juin 2016 dans Interview, Music

Le compte à rebours est lancé : Astropolis démarre vendredi. Rencontre avec Gildas Rioualen, co-fondateur du plus vieux festival de musiques électroniques français.

Avant de nous rendre en terre brestoise pour assister à la Grand-messe se tenant dans le magnifique site du manoir de Keroual, nous avions envie de discuter avec Gildas Rioualen. Gildas, c’est l’autre moitié du duo fondateur d’Astropolis avec Matthieu Guerre-Berthelot – qui se chargeait de nous raconter en avant-première la journée de samedi via notre playlist 24h avec, à écouter de toute urgence.

À peine l’appel débuté, on se sent déjà à l’aise avec Gildas qui propose directement que l’on se tutoie. On a le sentiment que l’on pourrait discuter des heures tant la passion anime sa voix. On comprend mieux pourquoi les artistes qui viennent jouer dans le Phare Ouest se sentent comme à la maison.

© Maxime Chermat

Astropolis en 5 grands souvenirs ?

« À chaque édition il y en a et je pourrais t’en sortir à la pelle ! »

Et c’est là où l’on ressent la passion de Gildas pour son protégé Astropolis. Comment réduire et résumer les #21 éditions passées en seulement 5 souvenirs, tellement chaque année a compté pour lui ? On parvient cependant à mettre en lumières quelques moments forts –  parmi tant d’autres – qui l’auront marqués.

Astropolis #1 – 1995 : La Genèse 

Gildas : Déjà, je dirais la première édition qui a quand même été un grand moment pour nous au sein du collectif. C’est vrai que cela faisait déjà deux trois ans que l’on organisait des petites soirées dans le grand ouest, que ce soit dans des gîtes, des clairières, des plages ou des choses comme ça et on a voulu grossir un petit peu nos événements. Et ce toujours de façon un peu bricolage, de façon un petit peu clandestine, bien qu’on savait quand même bien organiser parce qu’on faisait pas mal des concerts de rock ou de pop un peu tendance à l’époque. On devait être également à ce moment à peu près 1000 personnes en Bretagne à se retrouver dans des raves le week-end que ça soit à Rennes avec une orga qui s’appelait Praxis, ou à Nantes avec Transfund et principalement à Brest.

C’était un peu le triangle en fait et puis chaque WE on se retrouvait où dans la région nantaise ou rennaise, ou c’était eux qui venaient en région brestoise. C’était aussi la volonté de passer un cap, d’accueillir plusieurs fêtes parce qu’on était super fan d’un festival en Angleterre qui s’appelait la Tribal Gathering, une grosse rave sous chapiteau – dans la campagne pas loin de Londres avec un style par chapiteau – un peu comme ce qu’on organise maintenant à Astropolis.

L’excitation de créer un peu cette cité des étoiles – c’est comme ça qu’est né un peu le nom Astropolis, c’est à dire un village avec plusieurs petits chapiteau et avec une tendance un peu cosmique – parce que c’était un peu la thématique quand même au début des années 90, tout le monde était un petit peu cosmique dans sa tête et ça collait vraiment à cette culture.

Cette première édition ce fut un jeu du chat et de la souris avec la police, parce qu’il a fallu une semaine avant de trouver un nouvel endroit car des locataires sont arrivés dans un gîte pas loin du lieu initial.Afficher l'image d'origine

Pour résumer : un conseil municipal qui passe à minuit, le propriétaire du champ qui est venu couper le groupe électrogène et le son au petit matin en disant qu’on avait éventré sa jument… On a eu un gros problème avec le propriétaire du champ qui disait qu’à la base on voulait faire un anniversaire avec une vingtaine de personnes – alors que bon y avait quand même trois chapiteaux – et on a appris que c’était le fils du maire du village en fait.

On a su que son père était avec sa maîtresse sur l’île de molène donc on est rentré un peu dans un chantage avec eux et du coup ça a calmé les ardeurs. On est passés au tribunal pour tapage nocturne et des petits problèmes mais rien de très grave. C’est vrai que de cette première il y a beaucoup de grands souvenirs, elle est devenue une soirée un peu mythique à l’époque. Ça a été vraiment excitant, un peu borderline mais une super belle fête et c’est ce qui nous a donné envie de continuer notre aventure pour 22 ans.

A cette époque il y avait également un peu d’insouciance car les institutionnels ne connaissaient pas vraiment ce mouvement là, il y en a d’autres qui connaissaient mais qui n’y croyaient pas ou bien encore ceux qui pensaient qu’il n’y avait que des drogués, des marginaux et des gens qu’il fallait absolument bannir. C’était une période assez sympathique quand même parce qu’on n’avait pas très peur du lendemain. Il y avait beaucoup moins cette pression qu’il y a aujourd’hui auprès des organisateurs de spectacles – où l’on parle toujours de sécurité, etc – et c’est sûrement ce qui nous permettait de partir un petit plus dans la folie dans les projets certainement.

L’édition de 2002 : l’année du stress

Gildas : C’était une année un peu dure pour nous parce qu’on a eu un arrêté municipal du maire de Guilers (ndlr. là ou à lieu la soirée du Manoir de Keroual3 semaines avant le festival du fait d’un grave accident survenu cette année-là dans une soirée étudiante, à cause d’une bousculade. On a reçu un recommandé nous interdisant de faire Astropolis. Ça a été un moment super dur pour nous. On l’a emmené au tribunal administratif de Rennes via un gros cabinet d’avocat qu’on avait pris, très reconnu pour la reconnaissance des droits de l’homme, puis on a gagné.

On était à deux doigts de ne pas pouvoir réaliser cette édition alors que presque tout était booké : line up, com’, matériel. Il nous restait 15 jours pour mettre en place la soirée après avoir gagné au tribunal et on a dû annuler certains artistes parce qu’on avait pas pu réserver certaines choses comme les barrières, les chaînes et on se retrouvait avec énormément de frais.

Ça a été cependant un grand moment de solidarité parmi toute la scène nationale. Par exemple venant notamment de la scène Free Party, qui nous crachait un peu dessus parce qu’on était perçus un peu comme les commerciaux de cette musique là – alors que ce n’était pas vrai du tout car on a toujours véhiculé quelque part un esprit assez underground et de liberté comme ce qu’on peu retrouver en free. On a également eu un vent de solidarité émanant des salles de concerts de France et même des gros médias nationaux comme France Info, Libé, Le Monde : tout le monde nous soutenait.

Édition très stressante donc, car on voyait la fin de notre bébé, on ne pensait pas qu’elle allait avoir lieu et on a dû rattraper la situation à 15 jours.

Je me souviendrais toujours de Laurent (ndlr. Laurent Garnier) qui clôturait l’Astrofloor cette année là avec cette énergie, une complicité, un soutien, une ambiance particulière au petit matin. Je me rappelle que je pleurais sur scène quand je voyais tous les gens fiers et heureux d’avoir apporté leur énergie pour que ça puisse avoir lieu. Ça te rempli les batteries pour repartir sur une nouvelle édition.

Astropolis 2012 : le closing magique de La Cour par Seth Troxler

La conversation allant bon train, je décide de me pencher sur l’un de mes meilleurs souvenirs musicaux d’Astropolis, si ce n’est le plus beau : le closing de La Cour par Seth Troxler. Un enchaînement parfait entre un morceau ultra planant de Butch et un remix stratosphérique de Flutes par Sasha – le tout accompagné d’un levé de soleil et d’un lâché de pétales de roses par la team d’Astro.

Gildas : Pour moi aussi ça a été un moment assez magique. Tout d’abord parce que j’ai adoré l’humour de cet artiste là. Il casse un petit peu les normes et puis il a un second degré qui est vraiment sympathique. Accueillir un artiste comme lui c’est souvent une bonne rigolade, en tout cas tant que tu as de l’humour toi aussi parce que parfois il pousse assez loin. Et puis c’est aussi un artiste de Détroit, une scène qu’on a toujours nous défendue et dont on s’est vraiment inspirée. On est vraiment tombés amoureux, au début des années 90, de tout ce qui est collectif Underground Résistance, de leur militantisme et leur façon de voir la musique par rapport aux majors. Pour moi, Seth Troxler c’est la nouvelle génération qui vient de Détroit avec en plus un humour, un groove imparable. C’est un peu l’hippie dans l’âme mais qui représente aussi cette culture des origines. Le mouvement électro c’est un peu un mouvement hippie moderne et c’est vrai qu’il le représente bien.

Ce moment là est aussi magique pour moi parce que j’ai dû commencer à lever le pied et à en profiter vers les 5-6h du matin à cette édition. Je suis arrivé dans La Cour pendant son set et je ne l’ai pas quittée, happé par cette énergie qui y régnait ce matin là. Super sélection, très fraîche et puis une énergie super positive. C’est celle que tu imagines quand tu travailles pendant 6 mois sur un projet, c’est ça que tu recherches : cette communion, ce sentiment de partage, ces sourires et ce soleil qui se lève – il y avait tout ça.

20 ans d’Astropolis : closing surprise de Laurent Garnier x Manu le Malin sous le chapiteau de l’Astrofloor

Pour les 20 ans, une surprise de taille nous attendait au petit matin : un closing par deux papas de la techno, j’ai nommé Manu Le Malin sous son alias The Driver et Laurent Garnier. Un moment d’émotion a envahi le chapiteau de l’Astrofloor lorsque Laurent s’est emparé du micro pour rendre un hommage aux deux papas d’Astro : Gildas Rioualen et Matthieu Guerre-Berthelot. Le tout sous une bande son parfaite : The sound of The Big Babou.

Afficher l'image d'origine

Gildas : Oui Forcément, je n’en menais pas large à ce moment là parce que l’émotion retombe au petit matin. C’est vrai qu’il y a beaucoup de pression et pour les 20 ans t’imagines même pas. Un mois et demi avant c’est interview sur interview, tu évoques des souvenirs, certains t’en ressortent de leur chapeau – que tu avais presque oubliés – donc t’es bourré d’émotions et de stress forcément par rapport à cette édition spéciale. Lorsque tout retombe et que tu as Laurent qui t’appelle sur scène : t’as tout qui lâche forcément. Tu as toute cette histoire qui défile dans ta tête. Je ne me disais pas il y a 20 ans que je serais encore là. C’était un grand moment, un sentiment de partage. Moi je joue comme ça, à l’humain et Laurent avec toutes ces années on a beaucoup milité ensemble, notamment dans les années 90 pour la reconnaissance de cette musique. Il y a eu des moments durs, de très bons moments et avec le temps c’est devenu un ami, quelqu’un que je respecte et sa présence était plus qu’obligatoire de toute façon. Grand moment qui restera gravé dans ma mémoire.

Les trois principales scènes d’Astropolis en quelques mots ?

La cour : Communion & Partage.

Gildas : C’est le cœur du manoir de Keroual. L’énergie doit partir de la cour pour se répartir sur l’ensemble du festival et que cela soit magique.

Mekanik : Extrême & variée.

Gildas : C’est une scène que l’on défend depuis le début, ce n’est pas la musique qui est la plus écoutée, il y a de moins en moins de soirées tendance hardcore ou musique expérimentale en France, mis à part avec quelques petits collectifs. Beaucoup d’artistes de cette scène là ne s’exportent pas beaucoup ou alors dans un réseaux très fermé alors que c’est un des publics qui se déplace le plus loin en France pour venir à Astropolis. C’est un public convaincu, curieux et qui a très peu l’occasion d’entendre ce genre de musique sur des soundsystem comme ça et avec un line up pareil. On a toujours défendu cette musique extrême, en collaboration avec Manu Le Malin, parce que c’est avec lui qu’on fait le programme de cette scène là. On la fait toujours évoluer aussi, cette année par exemple on a des artistes comme Blade ou Venetian Snares. On essaie de partir aussi bien de l’ambient à l’expérimental pour aller vers le hardcore ou breakcore. Faut que ça soit intense, extrême et attirant.

Faut que les gens viennent par curiosité découvrir cette musique, c’est important. C’est pour ça qu’on a plusieurs scènes au manoir de Keroual : 5 scènes avec le tremplin et le chill out depuis 3 ans maintenant. L’objectif c’est que les publics se croisent et que les gens prennent la peine d’aller écouter d’autres sonorités et se décloisonnent un petit peu. Parce que souvent, le technoïde n’écoutera que de la techno et on a toujours revendiqué une diversité, un mélange et un appel à la curiosité.

Astrofloor : Fédérateur.

Gildas : C’est l’endroit où tout le monde peut se rassembler. C’est la plus grosse scène donc ce sont les artistes on va dire qui sont les plus gros headliners qu’on retrouve, mais aussi les plus fédérateurs. Par exemple aujourd’hui, il y a très peu de gens qui n’aiment pas Maceo Plex ou Len Faki. Que tu écoutes du hardcore ou de la minimale, tu te sentiras toujours bien sous l’Astrofloor.

 Brest ?

Gildas : On a toujours voulu développer le festival sur 2 jours et pas seulement au manoir de Keroual. Les gens peuvent venir dès le vendredi, poser leur sac et profiter vraiment des beaux endroits dans Brest. Il y a des choses sur la rade, dans des parcs, dans le centre d’art contemporain, au Vauban, tu peux jouer à la pétanque place Guérin. Un peu comme les Transmusicales de Rennes qui investissent la ville.

La Bretagne & son public ?

Gildas : Pour la Bretagne, je prends souvent l’exemple des Fest-noze, mais disons que la fête, la danse et la transe, ça colle à la culture bretonne depuis des siècles car il y avait déjà les Fest-noze. Quand tu regardes la carte l’été, il y a des festivals partout avec chacun une identité bien différente. Le Bout du Monde tendance World, La Route du Rock tendance pop, Les Vieilles Charrues qui sont plus généralistes et grand public, le festival Art Rock à Saint-Brieuc, Astro à Brest, le festival Made à Rennes. C’est une terre de musique, de musique actuelle et traditionnelle, c’est une terre très festive et d’accueil.

En général l’énergie est très bonne, les artistes aiment beaucoup venir jouer ici – même si parfois ça me rend parano « ils est en train de me cirer les pompes ». Mais en général la plupart des groupes, que ça soit même dans le rock, aiment ce public breton et cette certaine ambiance qu’on a parfois du mal a retrouver ailleurs sur d’autres festivals (ndlr. Et Electric Rescue le confirme dans sa playlist 24h avec !)

A quand un live façon Jeff Mills x Orchestre symphonique mais version bretonne avec un Manu Le Malin x un bagad ?

Gildas : (Rires) Il va falloir que je m’y colle tout de suite pour mettre ce projet en place parce que ça va prendre des années ! Pourquoi pas avec le bagad, ça peut être marrant, mais faut déjà commencer à le préparer pour dans 10 ans. Parce que ce sont des artistes avec des millions de projets et ça nécessiterait une belle résidence de quelques semaines…

by Pierre

Instagram

Follow Us