[ITW] Barnabé Hardy et l’Homme Carven

Le mardi 02 février 2016 dans Fashion, Interview

Une semaine après la présentation de la collection Hiver 16-17 de Carven Homme, nous sommes allés à la rencontre de Barnabé Hardy, directeur artistique de la marque depuis 1 an.

BarnabéHardy

Comment vous est venue cette envie de faire de la mode ?

Je suis né dans la couture et les tissus, avec deux grand-mères et une mère couturières. Je me suis rendu compte très vite que je voulais en faire mon métier, j’ai commencé par faire des études d’Arts Appliqués, avant de faire une école de stylisme. Puis j’ai fait une rencontre déterminante dans ma carrière, celle de Nicolas Ghesquière qui était à l’époque à la fois chez Balenciaga et Callaghan. Je l’ai d’abord assisté en freelance, puis il m’a demandé de prendre en charge l’Homme Balenciaga en créant de toute pièce une garde-robe. Je suis resté 8 ans là bas, avant de créer ma marque Barnabé Hardy, concentrée sur un produit : le blouson en cuir pour homme. Et l’an dernier, j’ai pris la direction artistique chez Carven Homme.

Qu’est-ce qui a changé en un an chez Carven Homme ? 

Il a fallu d’abord rencontrer les gens qui étaient en poste, et définir ensemble un ADN, la construction et la structure des vêtements. Dans une garde-robe masculine, on tourne à peu près toujours autour des mêmes vêtements, ce qui fait la différence ce sont les tissus, les tailles, les structures. Mon propos est d’installer des codes que l’on va faire perdurer, une forme de signature comme point de repère pour l’homme qui va acheter Carven.
On a présenté la première collection en Juin, et il était important pour moi de montrer l’image que je voulais donner à l’Homme Carven, il a grandi, il est mature, il est citadin et actif : nous avons donc sorti un film tourné à Beaugrenelle.

Pouvez-vous décrypter pour nous 3 des looks de la dernière collection Carven présentée la semaine dernière et nous dire ce qu’ils racontent sur l’Homme Carven ? 

1er look : Bombers orange sanguine, avec un tissu matelassé surpiqué avec des motifs de skateboarders que l’ont ne peut voir qu’en s’approchant. L’idée de cette collection était d’avoir une double lecture, où l’on découvre de nouveaux éléments. Les épaules sont rondes, le vêtement est confortable, comme un sac de couchage rassurant. Elle résume bien la collection avec tout le jeu graphique des écharpes où l’on ne sait pas bien si c’est de la maille ou si c’est un tissu pixellisé.

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2eme look : On retrouve l’épaule ronde avec du vinyle craquelé, et cet effet de matière où on ne sais pas tout de suite s’il s’agit de cuir ou non. Le pantalon s’écroule sur la basket, qu’on a fait un peu vintage. C’est un mix entre le sport et l’élégance. La difficulté de mon travail se trouve dans le dosage, ne pas tomber dans le classique trop ennuyeux sans pour autant se diriger vers l’excentrisme pointu. On veut du créatif portable !

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3eme look : Le costume peut avoir une connotation trop habillée, trop guindée, mais c’est un tissu qu’on a développé en exclusivité. Il s’agit d’un denim sur lequel on a fait un flocage où l’on retrouve ce même motif de skateboarder, dessiné comme si l’on avait gardé son stylo collé à la feuille.

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Qu’est-ce que la Pop Culture pour vous, et en quoi est-ce une influence dans votre travail ? 

Je fais partie d’une génération qui a grandi avec la télé, avec un accès plus facile à la culture et aux images que celle d’avant. Toutes ces images enfouies dans ma mémoire, des vidéos, des cartoons, sont là et ressortent de temps en temps. Warhol, Keith Haring, David Hockney, des artistes qui se sont véritablement penchés sur la question et dont j’ai observé le travail, font partie de mes influences. Je me demande comment la nouvelle génération, qui est plus Réseaux Sociaux que Télévision va construire sa pop culture. Aujourd’hui on peut avoir accès à tout, y compris à des contenus très pointus, là où la télé nous présentait un contenu avant tout populaire. L’accès à tout en permanence me fait me poser beaucoup de questions. J’enseigne à la Chambre Syndicale de la Couture et c’est quelque chose qui me surprend toujours de la part de mes élèves, aucun d’entre eux n’est en mesure de créditer les images qu’ils utilisent, c’est Google Images, ils n’ont pas la référence de l’artiste. Comment digérer tout ça ?

Qu’avez-vous pensé du manifeste « Anti-Fashion » de Li Edelkroot ? 

Elle a dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, il y a quelque chose dans le monde de la mode qui ne fonctionne plus, mais bon, comme tous les dix ans, un changement s’opère. J’ai regardé la série de reportages d’Olivier Nicklaus intitulée « Fashion! » qui montre les belges et les japonais en 80, les années Gucci  en 90 et la fin du directeur artistique en 2000. Les transitions entre ces 3 décennies se sont faites calmement, mais aujourd’hui on arrive presque à du non-sens, toutes ces collections permanentes, tout le monde sait que ça doit changer, et que ça va changer. Il faut un retour au vêtement, ce qui est l’essence même de notre métier. Le point d’interrogation est de savoir qu’est-ce qui va se passer, la mode n’est plus à la mode, le mot luxe est devenu complètement galvaudé, tout finit par se ressembler, il y a un malaise, mais qui est finalement assez normal. On oublie qu’il y a tout simplement une logique d’évolution, que le faste de Jean-Paul Gaultier ou Thierry Mugler ne fonctionne plus aujourd’hui. Quand on montre à une consommatrice 8 collections par an, ça banalise tout.

The Shoes, que nous aimons beaucoup chez BETC Pop, s’est chargé de la musique lors de votre dernier défilé, comment s’est passé cette collaboration ? 

J’ai écouté leur album pendant toute la saison ! Quand on a commencé à penser à la présentation, je voulais collaborer avec Justin Morin, un artiste plasticien qui s’est occupé de la mise en espace, et quand on a abordé le sujet musique il m’a parlé de The Shoes, qu’il connaît bien. Ça s’est fait comme ça, très simplement, on est allé les voir ensemble à l’Olympia et j’adore l’énergie de ce groupe. La musique est une partie intégrante de mon travail et c’est vraiment ce disque qui m’a accompagné dans cette période. Tout s’est fait facilement dans un superbe enchaînement de circonstances, j’aimerais bien continuer de collaborer avec eux.

3 jeunes créateurs à découvrir en 2016 ? 

Je n’en ai que deux ! Les bijoux de Charlotte Chesnais, dont le travail est absolument remarquable, et les tapisseries traditionnelles dingues de Kayla Mattes 

Quelle est votre technique favorite en matière de couture ? 

J’adore tout ce qui touche à la broderie. J’aime le point sur un tissu : en fonction de la longueur, de l’épaisseur du fil, on va avoir un résultat complètement différent, tous ces jeux d’optiques avec un fil.  J’ai aussi une passion pour la maille, faire un vêtement entier avec un seul fil ça me fascine.

par Joséphine 

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