[ITV] On a rencontré Emilie Brisavoine, la réalisatrice de « Pauline S’arrache »

Le lundi 30 novembre 2015 dans Interview, Movies, News

À l’occasion de la sortie en salle le 23 décembre de « Pauline S’arrache »,  nous avons rencontré sa réalisatrice, Emilie Brisavoine, afin d’en savoir plus sur cet « ovni cinématographique à paillettes ». Dans ce documentaire, Emilie Brisavoine suit sa demi-soeur mini DV au poing sur quatre années de son adolescence mouvementée. A la fois film d’émancipation, chronique familiale, et comédie de moeurs, « Pauline s’arrache », est résolumment un film à voir!

 

 

Quel fut le point de départ de cette volonté de filmer sa propre famille?

Le hasard. Un jour, un ami m’a prêté une caméra. Je n’y connaissais rien au cinéma, je ne savais même pas comment on faisait un film. Initialement, j’ai fait des études d’arts appliqués. J’avais plutôt une pratique de plasticienne, de dessinatrice. Cette caméra, c’était un nouveau medium à découvrir. Et comme j’ai la chance d’avoir une famille atypique, j’ai eu envie de les filmer, parce que je les aime, qu’ils m’intéressent et qu’ils m’inspirent. C’est comme ça que j’ai découvert le plaisir de filmer, de faire des plans, de capturer le réel.
 

Pourquoi avoir fait le choix de les filmer en façon documentaire et non fiction?

Je n’ai pas vraiment choisi. J’ai filmé pendant trois ans sans savoir qu’un jour ces cent heures de rushes deviendraient un film. Un jour, un copain cinéaste m’a dit qu’avec toute cette matière, j’avais de quoi construire un film. Il m’a présenté mon producteur, Nicolas Anthomé, qui a été intéressé et qui m’a présenté Karen Benainous, la monteuse du film. C’est au montage que l’on a écrit le film. La matière est documentaire, brute et réelle mais on a vraiment eu à cœur de monter « Pauline s’arrache » comme un film de cinéma, avec une trajectoire identifiable, des rebondissements, une résolution et des personnages forts, très construits.

Pour quelles raisons avoir choisi de ne pas apparaître face caméra tout en restant présente dans le film (par la voix notamment?)

J’ai filmé de manière intuitive, sans me poser de question théorique. Ce qui m’intéressait, c’était de voir le réel à travers le cadre de la caméra. Cet outil est paradoxal, car à la fois il intensifie la perception du réel et en même temps, il permet une prise de distance avec ce qui se « joue » sous nos yeux. Je ne voulais pas louper une miette de cette expérience. Certes, le spectateur ne me voit pas dans les images, mais il est clairement dans mes yeux, il voit tout ce que je vois. Je suis donc omniprésente, je suis la caméra. D’ailleurs quand Pauline s’adresse à la caméra, elle s’adresse à moi en fait. C’est pour cela qu’on a une sensation de grande intimité avec elle en voyant le film, parce qu’elle est face aux spectateurs comme elle est face à sa sœur. C’est en cela que l’on échappe au voyeurisme.

 

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Qu’est ce qui t’a convaincu de filmer Pauline et non ton autre sœur?

Pauline est la seule de sa fratrie à rester vivre avec ses parents. Malgré les rapports explosifs qu’elle entretient avec eux, elle ne peut les quitter. Cette dépendance relationnelle me semblait très riche dans ce qu’elle raconte des rapports familiaux en général. Quand je filmais, elle traversait des périodes difficiles et je ne savais comment l’aider. La suivre avec une caméra était une manière de l’accompagner, de l’aider à voir plus clair dans son chaos émotionnel. Notamment lors de ces rendez-vous filmés où elle s’exprimait. Se livrer à une caméra ritualisait l’acte de parole, cela avait une dimension cathartique. De plus, la caméra n’entame pas son naturel, ne freine pas la pertinence de sa verve imagée. Et elle est très cinégénique aussi, elle crève l’écran. C’est un vrai personnage de cinéma.

Comment en es-tu arrivée à présenter ton film à l’ACID?

Mon producteur a envoyé le film au comité de sélection qui l’a choisi pour la sélection cannoise. J’ai complètement halluciné. Si j’avais imaginais qu’il irait à Cannes et sortirait au cinéma à Noël, je crois qu’il n’y aurait pas eu de film ! On aurait tous été tétanisés !

Quelles sont tes sources d’inspirations cinématographiques?

En montant le film, je n’avais pas vraiment de références sur lesquelles m’appuyer. Je ne suis pas spécialement cinéphile et je n’y connaissais rien en montage. Du coup, on s’est senties très libres avec ma monteuse. En même temps à cette période, j’ai vu des choses qui me nourrissaient, notamment sur la porosité entre l’inconscient et le réel. Je me souviens avoir vu tout « Twin Peaks » de David Lynch, « Walden », les carnets filmés de Jonas Mekas et « l’Adversaire » de Satyajit Ray  où le personnage principal a des flashs inconscients qui parasitent son réel. Sinon, j’aime beaucoup les films de Pasolini, John Waters, Fassbinder, les premiers films des frères Farrelly.

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Tu as dit que ton film s’appuie sur « le potentiel expressif » de ses défauts, qu’entends-tu par là?

J’ai filmé dans l’urgence avec ce que j’avais sous la main, des caméras qu’on me prêtait et que je ne maîtrisais pas, j’appuyais sur play et voilà. Mais parfois les réglages étaient mauvais ou alors je m’apercevais trop tard que le son était crade parce que les cheveux de Pauline frottaient sur le micro HF. Au montage, j’avais beaucoup de rushes qui auraient été traditionnellement inutilisables. Mais je m’en foutais, on utilisait le potentiel expressif des défauts pour dramatiser la narration, comme par exemple dans la séquence où Pauline s’engueule avec Abel : comme le son était sale, on a
choisi de le couper complètement. Au final, laisser la séquence muette la rend beaucoup plus forte, surtout quand le son revient brutalement.

Dans quel genre cinématographique rangerais-tu « Pauline S’arrache » ?

Mathilde, une jeune journaliste de 22 ans rencontrée au Havre cette semaine, l’a qualifié « d’ovni à paillettes ». Je trouve ça pas mal comme genre cinématographique.

Est-ce que Pauline s’arrache t’a donné envie de continuer l’aventure en tant que réalisatrice?

Oui, grâce à ce film j’ai découvert le cinéma en le faisant. J’ai très envie de poursuivre toutes les questions soulevées ici, notamment le rapport entre l’inconscient et le réel. J’aimerais créer une fiction qui serait une chronique existentielle sur le ton de la comédie.

 

 

Par Hélène Bourgois

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